Les Morogones avalent la distance comme si la terre n’avait plus de prise sur eux. Ils ne sont que trois, vastes silhouettes blanches aux cornes chargées de magie, mais ils portent la Ménagerie à une vitesse que ni cheval ni charrette ne pourrait espérer égaler : Avel chevauche avec Jarad, serré contre lui comme une ombre devenue trop réelle ; Zilgwyn partage la selle avec Boghar, perchée, nerveuse, prête à bondir au moindre signe ; et Simon et Orion tiennent ensemble sur Isabelle, morogone affamée au tempérament imprévisible. Deux jours de course et de haltes brèves, où Boghar profite de chaque instant pour soigner Orion, chassant ses confusions et consolidant ses blessures, tandis que Zil cherche des réponses dans le ciel mais ne lit rien d’autre qu’un message frustrant : les nuages cachent les présages. Orion, de nouveau clair, parle avec son frère de ce qui les attend à Gardemer et de leur besoin d’obtenir enfin la vérité sur Faldemar, sur ce qui les a tués, sur ce qu’un contact au Nord pourrait savoir ; Simon, lui, tente de se faire aimer d’Isabelle à coups de gratouilles, mais la bête, liée aux rêves, se venge en le réveillant dès qu’il ferme les yeux. Pendant tout le trajet, Avel essaie de parler à Jarad, de retrouver la complicité des jours passés ; Jarad écoute, répond peu, et finit par faire comprendre avec une gravité nouvelle qu’il ne peut plus se permettre d’être “juste un enfant” quand autant de vies et de catastrophes reposent sur son nom.
Au matin du troisième jour, les fermes de la périphérie apparaissent et, derrière elles, Gardemer se découpe enfin à l’horizon… mais la ville n’est plus un simple objectif. Entre elle et eux s’étend un camp militaire vaste, structuré, hérissé d’engins de siège en construction, comme une mâchoire de bois et de fer prête à se refermer. Jarad ne reconnaît pas les bannières et demande quoi faire ; Orion devine immédiatement que la situation a basculé depuis leur départ — cela fait désormais trois semaines à un mois qu’ils ont quitté la ville. Zil, portée sur les épaules de Boghar pour mieux voir, croit reconnaître les armoiries de Moudremât et affirme, sûre d’elle, qu’il s’agit de fermiers plus que de soldats… sans savoir qu’elle se trompe. Simon, de son côté, observe et annonce un chiffre absurde — près de 3 000 hommes — se trompant lui aussi. Jarad propose alors une option plus discrète : éviter les portes et rentrer par les égouts, car certaines sorties débouchent près des fermes ; il part repérer un chemin, demande vingt minutes, puis disparaît plus longtemps que prévu. Quand l’attente devient inquiétante, la Ménagerie attache les Morogones et s’infiltre dans le camp, décidée à comprendre ce qui se passe — et à retrouver Jarad si quelque chose lui est arrivé. Avel active un pas sans trace, le groupe traverse la mer de tentes et de feux bas, et chacun part chercher des informations à sa manière, en improvisant au milieu d’une agitation permanente, rythmée par des soldats qui parlent d’un décompte et d’une hâte collective.
Avel tombe sur la cantine, y vole des vivres — trois jours de rations pour deux — et comprend à la nervosité des allées et venues que ce camp ne campe pas : il prépare. Simon cherche la tente d’un haut-gradé… et s’égare si magistralement qu’il ouvre la tente des toilettes et se retrouve face à des soldats nus en train de se laver, provoquant l’indignation immédiate de ceux qu’il vient “d’espionner” sans l’avoir voulu. Orion, lui, écoute, recoupe, apprend : la ville est fermée depuis leur départ, personne n’en est sorti ; un navire a tenté de fuir par la côte mais il a été coulé le long de la Côte des Cent d’Or ; l’ost ne compte pas 3 000 hommes mais 1 500, et surtout, ce sont des soldats bien entraînés, bien équipés, dont les trébuchets en préparation pourraient faire tomber Gardemer rapidement. Zil s’approche des portes et mesure la distance entre camp et murailles, puis tombe sur un garde au bord de l’endormissement, dont la relève tarde : il lui parle sans méfiance de l’efficacité du siège et de l’empressement des troupes à en finir. Boghar, attiré par la forge de fortune, croise un apprenti forgeron paniqué qui avoue s’être déjà coupé un doigt en forgeant une hache ; Boghar le rassure, plaisante sur le fait qu’avec neuf doigts compter tout un camp serait de toute façon une entreprise maudite, et repart en laissant l’enfant lui décrire son maître — un goliath “basique” — au cas où leurs routes se croisent.
C’est alors que le camp, qui semblait jusqu’ici les tolérer par chance, les attrape enfin par le col. À quelques dizaines de mètres, la Ménagerie voit Simon emmené par deux gardes, vêtu d’une simple serviette de bain autour de la taille, accusé d’avoir espionné leurs bains ; lui, paradoxalement, paraît presque satisfait d’avoir au moins atteint une tente “importante”. Les gardes l’escortent vers une grande tente, et Avel, silencieux, se glisse à l’intérieur avant que la toile ne retombe. Dans l’ombre chaude et autoritaire de la pièce, Simon se retrouve face à Sir Damian Tourbrillant, commandant de la Cinquième Bannière des armées du Royaume de Plaine-au-Lac. Le rapport des gardes est humiliant ; Tourbrillant est d’abord déconcerté, puis accepte d’écouter. Simon tente un mensonge, s’y perd, finit par admettre qu’il revenait à Gardemer et qu’il a découvert ce camp par surprise ; Tourbrillant comprend vite que cela peut servir, mais exige de la clarté. Quand Simon joue au plus malin, le commandant le menace de lui couper un bras ; quand Simon prétend être seul, Tourbrillant continue de pousser, lui demandant ce qu’il a fait “dehors” pendant un mois. Simon répond qu’il devait rejoindre un ami au Nord, puis se retranche derrière une vérité gênante : il ne savait pas lire, donc n’a pas vu les missives de quarantaine. Il se trompe même de bannière, parlant de Moudremât — ce qui déclenche les rires des gardes — avant de reconnaître enfin, comme une mémoire qui remonte d’une vie précédente, les armures de Plaine-au-Lac… et l’étrange sensation d’avoir déjà porté la même.
Mais le jeu s’arrête net quand un mage-guerrier entre et murmure à l’oreille du commandant : des pièges de détection magique ont parlé, Simon n’est pas seul, et Tourbrillant doute désormais de tout. Simon se raidit, tient tête, prétend dire la vérité ; Tourbrillant le met à l’épreuve et ordonne que ses “amis” se manifestent maintenant. Personne ne vient. La menace devient atroce : deux bras coupés, et Simon servira de bélier lors du siège. Alors le guerrier se résigne et avoue : ils sont cinq. Tourbrillant lâche enfin le calendrier, comme on lâche une pierre : le siège aura lieu dans trente heures, parce qu’ils n’ont plus d’autre solution. Les portes sont bloquées, la ville est un piège, et pourtant le commandant semble sincèrement désolé à l’idée des pertes civiles ; il n’assiège pas par cruauté, mais par obligation stratégique. Puis il propose un marché froid : cinq vies contre mille cinq cents, c’est un compromis acceptable — la Ménagerie doit entrer par un passage de son choix, et surtout prouver qu’il reste de la vie à Gardemer, autre que les créatures. Un signal dans cinq heures maximum : feu ou fumée dense. Sans cela, le siège restera. Simon accepte, jure le silence si leurs routes se recroisent, puis rejoint Avel à la sortie de la tente.
Dehors, la Ménagerie se regroupe, partage les informations, et c’est à cet instant qu’un projectile vient frapper le coin de la tête de Zilgwyn. Elle se retourne, furieuse… et tombe sur Jarad, qui s’excuse maladroitement de sa manière d’annoncer sa présence. Il a déblayé le passage vers les égouts : ça a pris du temps, mais c’est prêt. Le groupe s’infiltre alors hors du camp et rejoint l’humidité noire des conduits, l’eau jusqu’aux chevilles, le silence lourd, et cette impression écrasante de rentrer dans la gueule d’un monstre. Avel propose d’aller d’abord à la planque de Dagan, pour se poser avant de remonter ; mais un cri, énorme, déchirant, coupe leur marche. Avel et Jarad reconnaissent immédiatement la voix : Dagan souffre. Sans attendre, ils se mettent à courir, entraînant les autres derrière eux.
La réponse vient en plein tunnel : dans un fracas d’eau, trois Talons et un guerrier-Talon surgissent des égouts. Le combat est vif, brutal, presque mécanique tant la Ménagerie sait désormais comment frapper : Simon décapite un Talon au Sabre de Mer, la lame réveillant un afflux d’eau autour du métal ; Zil, après une tentative de morsure ratée, tranche le sien en deux ; Orion, lacéré par une griffe nécrotique, est soutenu par un sort de Jarad, puis abat le guerrier-Talon à coups d’épée et de châtiments ; le dernier Talon, accroché à Boghar, est dissous par un jet d’acide que Simon projette avec son amulette verte. Jarad vérifie chacun, presse tout le monde, et ils reprennent la course, plus précautionneux, la peur désormais logée dans chaque remous.
Ils atteignent le quai où Sorah les avait autrefois déposés… et découvrent l’impasse : la sortie est bouchée par un éboulement. Il ne reste que la planque. Avel ouvre la porte sans hésiter, et la scène qui les attend à l’intérieur fait tomber le souffle de tout le monde : Dagan est étendu sur une table, lacéré de toutes parts, mordant un chiffon imbibé de sang pour étouffer sa douleur. Veyra Poing-de-Cuivre est là, tentant de le calmer, de le maintenir conscient, et au pied de la table se tient Tassira Valcroix, la noble déjà croisée, la main sur une dague de cuivre. Elle lève l’arme un instant, ne sachant pas si ceux qui entrent sont des sauveurs ou des menaces, et Veyra lance à Avel un regard de panique pure. Puis Tassira plante la dague dans la table comme un clou dans du bois et lâche, d’une voix tendue par l’urgence : est-ce que quelqu’un ici a un médecin… tout de suite.