Le Kraken de Cuivre n’a plus rien d’une simple taverne portuaire. Ses fenêtres sont barricadées, ses tables poussées contre les murs, ses couloirs remplis de familles épuisées, de blessés, d’enfants qui ne pleurent même plus tant la peur a déjà tout pris. Quand la Ménagerie y entre avec Jarad, tous les regards se tournent vers elle. Il y a dans ce silence quelque chose de plus lourd que la méfiance : l’attente. Comme si, depuis des jours, ces réfugiés avaient survécu à coups de rumeurs, de prières et de noms murmurés — Dagan, Veyra, Kelsian… et maintenant, la Ménagerie.
Zilgwyn demande rapidement à Kelsian un endroit plus calme pour parler. Le tieffelin les mène au balcon de l’étage avec Boghar, Avel et Jarad, loin du brouhaha de la grande salle, mais pas loin de la misère. Dans les couloirs, des familles dorment contre les murs, d’autres soignent des blessures avec des bandages improvisés, d’autres encore restent simplement assises, les yeux ouverts, trop fatiguées pour espérer. Zil veut connaître l’état de la ville, mais Kelsian retourne la question : comment eux, de leur côté, sont-ils revenus jusqu’ici ? Zil lui répond qu’il peut demander à Jarad. Et quand les regards se tournent vers le demi-elfe, chacun remarque enfin ce que la fuite avait masqué : sa jambe gauche est ouverte de plusieurs lacérations profondes, déchirée par des griffes de Talons.
Avel comprend aussitôt que Jarad tente de se soigner lui-même avec ses nouveaux pouvoirs, sans y parvenir. Le demi-elfe, frustré, avoue à Boghar qu’il arrive à aider les autres… mais pas lui-même. Alors le loxodon s’approche, lui donne de quoi mordre, et commence à refermer les plaies. Les blessures ne sont pas nécrosées, malgré leur origine, mais elles sont profondes, sales, douloureuses. Jarad serre les dents sur le tissu, ses cris étouffés disparaissant dans l’épaisseur du torchon, tandis que ses yeux prennent cette teinte violette mystique déjà vue dans le Cadran. Boghar recoud, soigne, stabilise. Quand tout est fini, Jarad est déposé sur un canapé, épuisé, pâle, mais vivant.
Kelsian peut enfin répondre. Dagan a fait du Kraken l’endroit le plus sûr de Gardemer, ou du moins ce qui s’en rapproche encore. Il y a eu des sauvetages réussis, d’autres ratés. Beaucoup de morts. Trop. Les ressources commencent à manquer, la nourriture s’épuise, et personne ici ne sait combien de temps ces murs tiendront. Avel informe alors Kelsian que Dagan a été retrouvé dans sa planque des égouts, grièvement blessé, mais stabilisé par Boghar. Il est avec Veyra et Tassira. Pour l’instant, au moins, ils sont en sécurité.
En bas, dans la grande salle, Simon et Orion restent à l’écart du balcon. Orion est encore secoué par ce qui s’est produit dans l’Église des Lanternes Voilées, par cette voix qui a pris sa volonté, par ses mains qui ont frappé ses compagnons. Simon l’interroge, tente de comprendre. Orion avoue que ces occultistes ont un lien avec lui, avec sa destinée, et craint qu’ils reviennent le chercher. Simon, fidèle à sa manière de rassurer, propose une solution simple : la prochaine fois qu’Orion se fera contrôler, ils n’auront qu’à lui mettre une énorme raclée pour que tout rentre dans l’ordre.
Mais leur échange est interrompu par une dispute. Un couple s’effondre en cris : la femme veut partir, l’homme refuse, trop terrifié par ce qui rôde dehors. La panique se propage comme une flamme dans la grande salle. Orion tente de prendre la parole, de rassurer les réfugiés, de leur dire qu’ils sont là pour aider, qu’ils sont sortis de la ville et y sont revenus, qu’une solution existe peut-être encore. Mais son discours, maladroit, lui rappelle un souvenir ancien : son arrivée à Faldemar, vagabond, face à Kaelenor, le forgeron elfe-sylvestre qu’il avait tenté de convaincre de le prendre comme apprenti, malgré une expérience déjà acquise ailleurs. Ce jour-là déjà, les mots n’étaient pas venus comme il l’aurait voulu. Et aujourd’hui encore, ils ne frappent pas juste.
L’homme du couple se retourne contre lui. Pour lui, les problèmes de Gardemer ont commencé avec la Ménagerie, depuis le chaos du Marché Couvert. Ils ont fui face aux Talons. Ils sont des marginaux, des hors-la-loi. Où étaient-ils quand les familles perdaient leurs proches ? Peut-être que la ville se porterait mieux s’ils partaient seuls. Simon s’interpose alors. Il rappelle qu’aucun d’eux ne vient d’ici, qu’ils ne doivent rien à Gardemer, et pourtant ils reviennent gratuitement, par bonté, avec la seule volonté de sauver le plus de vies possible. Mais l’homme rétorque que s’ils sont si forts pour sauver des gens, ils n’ont qu’à sortir affronter les créatures dehors.
C’est Boghar qui descend alors du balcon. Il ne hausse pas la voix. Il ne menace pas. Il rappelle simplement que dehors comme dedans, la situation est critique, et que la méfiance ne nourrira personne. Puis il s’assoit en tailleur, son bâton de clerc posé sur les jambes, et fait léviter son carnet. Des lignes de magie verte s’en échappent, se glissent dans les chopes, les assiettes, les planches, les récipients vides. Peu à peu, la nourriture apparaît. Pain, repas simples, portions suffisantes pour que les mains tremblantes redeviennent utiles. La grande salle s’emplit d’exclamations, de soulagement, presque d’acclamations. Boghar se relève et conclut, avec cette évidence tranquille qui lui appartient : désormais, tout le monde peut manger, se reposer, et se concentrer sur la suite.
Sur le balcon, Avel continue d’expliquer à Kelsian ce qui s’est passé depuis l’Enchère Opaque : le Cadran, Jarad, la Clé, le siège. L’idée que l’armée de Sir Damian Tourbrillant puisse raser la ville plonge Kelsian dans une incompréhension froide. Avel précise qu’ils ont gagné du temps grâce au brasero de la Tour de l’Horloge, allumé par Jarad. Sur son canapé, le demi-elfe lève faiblement le pouce, douloureux mais fier d’avoir rempli sa mission. Kelsian insiste alors : la Ménagerie doit dormir. Zil veut repartir vite, mais Kells les convainc d’arracher au moins trois ou quatre heures de repos au chaos. Avel soigne le bras partiellement paralysé de Boghar après le combat de l’église. Boghar la remercie en l’appelant “Avil”, fidèle à son talent approximatif pour les prénoms. Puis, enfin, les corps cèdent. Quatre heures de sommeil, pas plus. Mais quatre heures tout de même.
C’est April, la petite tieffeline aux cheveux roses, qui vient les réveiller. Son père a des soucis dans la cuisine. La Ménagerie y descend et trouve Kelsian arbalète en main, un carreau magique chargé, pointé vers une dalle plus grande que les autres. Sous la pierre, quelque chose cogne. Zil observe que la dalle est scellée, mais que son architecture évoque clairement un passage ancien. Avel tente de demander un mot de passe. Les coups s’arrêtent. Jarad sécurise la porte de la grande salle et demande à Simon de garder l’accès à l’inventaire. Puis la dalle saute brusquement, la cuisine se remplit de fumée… et lorsque le nuage se dissipe, Dagan sort du passage, pestant contre ces anciens tunnels secrets condamnés depuis des années. Derrière lui apparaissent Veyra et Tassira.
Tout le monde est réuni. Dagan, encore marqué par ses blessures, fouille un placard, retire un faux fond et en sort une prothèse de bras de rechange, moins brillante, moins neuve, mais suffisante pour qu’il retrouve deux membres fonctionnels. Il remercie Veyra de l’avoir gardée, puis salue la pièce comme si revenir d’entre les morts par la cuisine du Kraken était une routine. Sur l’îlot central, pourtant, il n’y a ni légumes ni couteaux de cuisine : cartes, papiers, plans, annotations. La cuisine est devenue salle de guerre.
La carte de Gardemer se déploie sous les yeux de la Ménagerie. Certains quartiers sont raturés, marqués “morts” ou “pleins de Talons” : les Grands Quartiers, les Premiers Quais, le Quartier-de-Foi d’où ils viennent. Jarad annonce que la mission a réussi : la Tour de l’Horloge a été allumée, et tout le monde est vivant. Orion prévient Tassira que personne n’a pu être sauvé à l’Église des Lanternes Voilées. Ils étaient déjà morts à leur arrivée. Veyra fait le point : partir par la mer est impossible, les bateaux ne sont plus accessibles. Si évacuation il y a, elle devra se faire par les rues. Les égouts sont envisagés, mais Dagan s’y oppose : trop étroits, trop incertains, trop dangereux si des Talons les y coincent. Avel rappelle que les Talons communs sont gérables, mais que les Guerriers-Talons sont une menace bien plus sérieuse. Jarad ajoute alors une donnée nouvelle : les Talons savent parler. Ils ont dit vouloir l’attraper pour le Grand Carillon… et pour la Dame.
Dagan demande enfin pourquoi la Ménagerie est revenue. Avel répond simplement : Jarad doit récupérer quelque chose. Jarad précise : le collier de Serena di Carvani. Dagan explique qu’il y a deux semaines, ils ont tenté d’aller au Pavillon du Prisme pour sauver Serena si elle s’y trouvait encore. La plupart des domestiques étaient morts. Serena était introuvable. Le collier aussi. Veyra sort alors un autre plan, provoquant un regard au ciel de Dagan, qui comprend qu’elle revient avec “cette histoire”. Elle parle de la Villa du Centenaire, au nord de la Galerie des Commissaires. Une villa intacte, sans dégradation, sans Talons autour. Dans une ville pillée et éventrée, c’est anormal. Dagan rétorque que tout Gardemer sait que cette villa est maudite ou hantée. Mais cela ne suffit plus à écarter une piste.
Jarad demande d’où vient le plan. Veyra avoue qu’ils l’ont trouvé dans le bureau de Serena lors de leur excursion au Pavillon du Prisme, ce qui ne plaît pas à Dagan, mais finit de le convaincre : s’ils ont cherché partout ailleurs et n’ont rien trouvé, alors il faut regarder là où personne n’a osé entrer. Boghar évalue le temps restant. Avel estime qu’il leur reste environ vingt heures avant que la Cinquième Bannière ne lance vraiment son siège, le signal de la Tour ayant probablement retardé l’assaut. Simon se souvient alors d’un détail lu avec Myreklion, au pied de l’Aiguille Basse, dans un ouvrage sur Gardemer : la Villa du Centenaire serait la plus vieille villa de la ville, conservée depuis des générations par une même sanguinité noble, presque avec obsession. L’information accroche la curiosité de tous.
La décision se forme. Dagan, Veyra, Tassira et Kelsian resteront pour organiser les réfugiés et préparer un départ si tout s’effondre. La Ménagerie ira à la Villa. Zil s’inquiète de l’entrée, mais le groupe estime que si des Talons s’y trouvent, le bruit ne sera pas forcément le problème : ils chassent surtout à la vue. La nuit tombe, et avec elle, une chance d’avancer sans être vus. Avel demande si quelqu’un a entendu parler de Marado. Personne. Cela renforce son intuition : s’il est vivant, peut-être est-il ailleurs. Peut-être là-bas. Jarad, lui, met les pieds dans le plat : Serena devient de plus en plus suspecte. Son absence, sa présence aux mauvais moments, le collier, tout converge. Et s’il faut la tuer pour récupérer ce qui peut sauver la ville, il n’hésitera pas. Dagan accepte, dur mais clair : si cela sauve les âmes de Gardemer, alors qu’il en soit ainsi.
Pour rejoindre la Galerie des Commissaires plus vite, Dagan propose les canaux. Une barque et quelqu’un capable de maîtriser l’eau suffiraient. Tous les regards se tournent vers Simon, qui comprend avec un temps de retard, puis acquiesce : l’eau, il peut s’en charger. Les adieux sont courts. Dagan accompagne le groupe jusqu’à l’arrière-cuisine, retire le mécanisme de barricade et les laisse sortir. Il enlace encore Jarad, lui fait promettre d’être prudent, puis reçoit du demi-elfe une pièce d’argent enchantée. Jarad explique l’avoir faite lui-même, moins puissante peut-être que celles que sa mère avait autrefois enchantées pour lui. Dans cette simple phrase, un morceau de Maïa revient vivre entre eux.
La Ménagerie rejoint les quais du canal le plus proche, trouve une barque, monte à bord. Simon plonge la main dans l’eau et plie le courant à leur faveur, propulsant l’embarcation avec une aisance qui surprend encore ses compagnons, même quand lui ironise pour masquer ce qu’il ne comprend pas lui-même. Zil, qui a récupéré les plans, tente de guider la navigation… mais tient la carte à l’envers, faisant perdre de précieuses minutes au groupe. Orion s’en rend compte, retourne la carte. Zil impose par la force de son aplomb que personne ne lui en veuille, même si Boghar rit franchement, déclenchant malgré tout quelques rires dans l’embarcation. Dans une ville morte, ce rire minuscule ressemble presque à une victoire.
Après une trentaine de minutes, ils débarquent dans le Quartier de l’Amont et progressent vers leur destination. Mais la ville est devenue méconnaissable, et leur logique de déplacement les mène d’abord au mauvais endroit : une étable. À l’intérieur, des Talons dévorent le cadavre d’un cheval. La Ménagerie se retire sans être repérée, perdant encore un peu de ce temps qui file comme du sable entre les doigts. Enfin, ils gagnent les hauteurs de la Galerie des Commissaires.
Là, Jarad s’arrête. Depuis cette position, Gardemer s’étend sous eux, plongée dans le noir, à l’exception d’un seul point de lumière : le brasero de la Tour de l’Horloge. Avel s’approche, pose une main sur son épaule, lui dit qu’il faut avancer, que ça va aller. Et comme si la ville elle-même répondait à ces mots, le brasero s’éteint. Tout Gardemer bascule dans l’obscurité complète. Jarad panique, craignant que Sir Tourbrillant n’ait pas vu le signal. Avel le calme, assure que l’armée l’a certainement aperçu, qu’ils ont encore du temps. Mais désormais, chaque minute pèse davantage.
Ils avancent jusqu’à l’allée menant à la Villa du Centenaire. Autour, les demeures nobles sont pillées, éventrées, mortes. La Villa, elle, est intacte. Ses murs n’ont pas été brisés. Ses portes ne semblent pas forcées. Et, plus étrange encore, des lumières brillent à l’intérieur. Puis, alors qu’ils s’approchent, toutes s’éteignent d’un coup. Un vent froid s’engouffre dans l’allée, traverse le groupe comme un avertissement. Jarad dégaine sa dague et fixe la maison, les yeux durs. Quoi qu’il se trouve là-dedans, cela n’a pas envie de les voir venir.
Alors il demande à la Ménagerie de dégainer ses armes.
Il est temps d’aller régler leurs problèmes.