Kelsian Barnes naquit en l’an 175 A.C., dans la ville côtière de Grisécume, sur la Côte aux Cent d’Or. Fils de deux tieffelins que la vie avait rendus trop absents pour être parents, il grandit presque seul entre les quais, les ruelles salées et les tavernes bruyantes. Sa mère, pauvre tisseuse, survivait comme elle le pouvait, tandis que son père, musicien volage, quitta Grisécume peu après sa naissance. De lui, Kelsian ne conserva qu’un héritage : une cithare abîmée, retrouvée comme une promesse oubliée.
Chaque jour était alors une affaire de débrouille. Kelsian apprit à sourire pour obtenir du pain, à mentir pour éviter les coups, et à chanter pour ne pas entendre le silence. Dans les tavernes de Grisécume, il observa les bardes de passage, imita leurs gestes, leurs accords et leurs tours de magie, jusqu’à lier naturellement ses premières notes à l’arcane. Avant même d’être adulte, celui que l’on surnomma bientôt Kells était déjà un barde prometteur, aussi charmeur qu’instable.
En 194 A.C., dans la Taverne du Tonneau Troué, Kelsian rencontra Ezekiel Laveau. Zeke, guitariste errant au charisme mélancolique, vit en lui plus qu’un gamin de rue talentueux. Il le convainquit de quitter Grisécume à ses côtés, accompagné de Miko Grimm, une sorcière rencontrée durant son périple. Le trio parcourut alors les tavernes de la Côte aux Cent d’Or : Laveau à la guitare, Kelsian à la cithare, Miko au chant. Leur musique, faite de nuits blanches, de sortilèges doux et de refrains hantés, leur valut bientôt un nom : les Somnambules.
Pendant quelques années, leur légende grandit. On les entendit dans les ports, les halles et les auberges nobles. Mais derrière les applaudissements, Kelsian demeurait incapable de se satisfaire d’un seul amour ou d’une seule vie. Il partageait une idylle trouble avec Miko, tout en tombant sincèrement amoureux de Qi’ra Amadeus, une humaine issue d’une famille noble de Tourbrillant. Ce double attachement blessa Ezekiel, qui aimait Miko sans jamais oser le lui avouer.
Qi’ra lui apporta pourtant autant de lumière que de damnation. Aveuglé par l’amour, Kelsian ne comprit pas assez tôt qu’elle appartenait au Chœur du Sang Vermeil, un groupe occulte capable de changer le sang d’un être en sang d’argent. Lors d’une nuit où Cainion était plein, Qi’ra le transforma en vampire. Kelsian gagna des pouvoirs nouveaux, une beauté plus froide et une résistance surnaturelle, mais aussi une soif qu’il n’avait jamais demandée. De leur union naquit en 202 A.C. April Barnes, demi-tieffeline marquée elle aussi par le sang d’argent.
La naissance d’April aurait pu sauver Kelsian. Elle acheva de briser les Somnambules. Lorsque Miko découvrit l’existence de l’enfant, son cœur se ferma. Elle quitta le groupe sur un simple « au revoir », laissant Kelsian face à sa lâcheté et Ezekiel seul avec ses regrets. Zeke ne pardonna jamais vraiment. De cette blessure naquit plus tard le Lacrymal Circus, cirque morose où il mêla spectacle et cartomancie.
Kelsian, lui, s’effondra avec élégance. Trop semblable au père qu’il méprisait, il se réfugia dans l’alcool, les champignons douteux et les conquêtes passagères, s’éloignant peu à peu de Qi’ra comme d’April. Grâce à l’argent gagné durant ses tournées, il s’installa à Gardemer et y ouvrit une boutique d’objets magiques. Il y adopta Echo et Slash, deux chauves-souris parlantes qui devinrent ses familiers, ses complices et parfois sa seule conscience.
En 212 A.C., sa rencontre avec la Ménagerie réveilla quelque chose qu’il croyait perdu. Comprenant qu’il ne pouvait pas fuir éternellement, Kelsian partit pour Tourbrillant afin de récupérer April. Là-bas, il découvrit une enfant élevée dans le confort noble, mais enfermée dans une voie trop droite pour elle. Incapable de la laisser devenir une héritière docile du monde de Qi’ra, il l’enleva et la ramena à Gardemer.
Lorsque la Levée des Talons plongea la cité portuaire dans la panique, Kelsian cessa enfin de courir. Il conduisit April au Kraken de Cuivre et, avec Veyra Poing-de-Cuivre et Dagan Brise-Cale, transforma l’auberge en refuge pour les familles menacées. Pour la première fois, Kelsian Barnes ne chercha ni la scène, ni le plaisir, ni la fuite. Il resta. Et ce choix fit de lui plus qu’un barde, plus qu’un vampire, plus qu’un marchand fantasque : un père essayant, enfin, de mériter ce nom.